LES REVOLUTIONS DE CORSE


Quand débutent les révolutions et en quoi sont-elles distinctes des émeutes ? La réponse fut jadis donnée à Louis XVI qui interrogeait sur la prise de la Bastille à Paris : Est-ce une émeute disait-il ? Non, lui répondit-on, ce pourrait être une révolution. La tradition voudrait que la révolte Corse ait commencé au début du XVIIIe siècle. Mais, à y bien regarder on observe que les causes invoquées alors, ne furent jamais que la résultante logique de réponses violentes à une violence d’agression importée. On note toutefois qu’ici la coloration sociale de ce nouveau mouvement insurrectionnel est on ne peut plus évidente. Ce furent en effet, notamment les gens du peuple parmi les plus pauvres qui se soulevèrent contre l’occupant, tout en réglant au passage leur compte aux notables locaux complices. Cette « opposition de classes » s’est fondée certes sur un sentiment de frustration économique, au demeurant singulièrement aggravée par l’antériorité et la persistance du fait colonial Génois. Sur ces bases, au-delà de la rémanence des émeutes, tirant les enseignements d’un passé tourmenté la révolte Corse s’organisa structurant sa nouvelle forme de lutte qui durera quarante ans. Près d’un siècle et demi de vaines tentatives de remise en ordre génoises aboutissaient cette fois sur une vraie guerre, au cours de laquelle intervinrent avec des succès divers, certaines des grandes puissances de l’Europe d’alors. Leurs intérêts, de l’Angleterre à l’Espagne passant par l’Autriche et le Roi de France relevaient d’ordres divers avec néanmoins un fondement réel qui au long des millénaires a toujours guidé les divers envahisseurs : la conquête d’une terre et la main mise sur ses richesses naturelles. A ce jeu excella la diplomatie du Roi de France qui sut proprement subjuguer Gênes tout en oeuvrant dans l’île à la création d’un « parti Français ». Si tour à tour les divers corps expéditionnaires, non sans revers, furent contraints au retrait, Gênes, dans l’impossibilité dès lors de réduire l’insurrection, négocia cette fois par traité une nouvelle aide du Roi de France qui en l’occurrence voyait ainsi les longues manigances de son offensive diplomatique couronnées de succès. Dans un bref intermède, curiosité de l’Histoire sans lendemains, se situe l’épisode tragi-comique qui vit la Corse se doter durant sept mois de l’éphémère royauté d’un aventurier Théodore de Neuhoff. La parenthèse qui amusa l’Europe entière ne modifiant en rien les desseins des révoltés insulaires. Face à la vieille république Ligure déchue de sa splendeur passée, les insurrections se succédèrent pendant près d’un quart de siècle. Puis vint l’ère de l’indépendance relative sous l’autorité de celui que l’on nomme le père de la Nation Corse : PASCAL PAOLI. Rentré d’exil à la demande des chefs de l’insurrection, Paoli, fortement imprégné des remarquables valeurs du « siècle des lumières », tentera une révolution institutionnelle majeure. Comme ses prédécesseurs, à peine élu, il va s’attacher à réaliser l’unité morale et politique de la Nation. L’entreprise ne réussit que partiellement, contrariée par la France qui détenait par traité avec Gênes, les citadelles et les inféodés locaux aux occupants hostiles à toute tentative de changement. En dépit de ces antagonismes, Paoli fit de la Corse d’alors le premier Etat démocratique d’Europe doté d’une Constitution qui dit on quelques trente années plus tard inspira Washington aux USA. Avec cette réforme majeure, s’organisa la vie civile et militaire. L’île fut dotée d’une université qui fermée aux lendemains de la défaite de PONTE NOVU ne sera rouverte qu’en 1981. Le droit de vote fut donné aux femmes, la monnaie battue, une imprimerie nationale créée, des chantiers navals ouverts, bref, un courant moderniste nouveau s’instaura alors suscitant l’admiration des philosophes Européens du 18e siècle. Par cet aspect, on le comprend, la Révolution Corse ne pouvait plus se limiter au vase clos de l’insularité. Popularisée en Europe elle reçut le soutien massif des exilés Corses qui outre armes et munitions fournirent et alimentèrent une propagande orale et écrite dénonçant à la fois la tyrannie Génoise et l’hypocrisie du Royaume de France. Celle-ci s’illustre parfaitement à la lecture du fameux traité de Versailles (1768),qu’une clause secrète transformait en vente déguisée de l’île et ses habitants, contre le versement à Gênes pendant dix ans de 200.000 livres tournois (environ 200.000 francs or). Cette cession par les Génois d’une prétendue souveraineté toujours récusée par les Corses, suivie de la conquête militaire d’un Peuple que jamais on ne consulta sur son destin, tel fut en 1768-69 le sort de la Corse, dans un processus conforme alors aux usages du temps et aux principes monarchiques. A l’exemple de Voltaire, qui écrivit sur ce vu : « Reste à savoir, si les hommes ont le droit de vendre d’autres hommes : mais c’est une question qu’on examinera jamais dans aucun traité », les contemporains ne surent être abusés par le procédé mercantile. Par ce fait, considérant ainsi avoir été vendus comme un vulgaire bétail, les Corses se soulevèrent en une lutte fortement inégale contres les troupes Royales. Mais que pouvaient-ils face à une puissante armada structurée et dotée d’artillerie et de chefs de guerre ? Paoli, semble-t-il commit une erreur de stratégie qui s’avéra fatale. En Mai 1769 à Ponte Novu, il accepta la bataille frontale qui, en dépit de combats désespérés de ses soldats paysans non préparés, en infériorité numérique se solda par une défaite totale. Contraint à l’exil, le père de la Nation Corse déchue se réfugia en Angleterre. La «pacification» qui s’ensuivit, altérée par des méthodes expéditives s’accompagna d’une réorganisation qui visa à concilier la bonne volonté de quelques «élites» afin de «franciser» autant que le permettaient les traditions populaires cette terre latine de Corse. Sur ce point on ne peut pas dire que l’acceptation de la Monarchie ait été totale. Les divers clivages entre classes sociales apparurent au grand jour lorsque éclata la Révolution de 1789. En 1786, avant de devenir Napoléon, le jeune Bonaparte, admirateur fervent de Paoli, dans un courrier adressé lors du 61eme anniversaire de celui-ci, n’hésitait pas à souhaiter « la fin du joug Français ». L’histoire nous montre que promu à d’autres hautes destinées, Napoléon oublia très vite Bonaparte… Le décret du 30 Novembre 1789 instaurant la Corse partie intégrante de l’Empire Français vint ainsi clore des lustres de tant de tourments qui profondément ont marqué cette terre de Méditerranée. Les troubles armés ne cessèrent qu’au début du dix neuvième siècle avec au passage un épisode de deux années de régime Anglo Corse (1794-1796). Mais l’histoire nous montre qu’ainsi placée sur des voies nouvelles, la Corse partagera le destin d’une grande Nation avec les conséquences diverses découlant de l’appartenance. Ainsi les Corses payèrent aux grands conflits mondiaux, le prix du sang. Ils surent aussi lors du conflit 39-45 se révolter contre l’oppression devenant le premier territoire libéré de France et partant de là, l’île entre désormais dans une nouvelle ère de son destin qui pourra s’écrire selon la volonté des hommes.


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